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LE SENS DE LA MESURE, par Bruno Perramant     PDF-Printversie

" Bon Dieu ! dit-elle, je ne t'ai jamais vu l'air si heureux. As-tu peint un tableau ou as-tu fini par découvrir qu'en vérité la race humaine n'a même pas besoin d'essayer de produire des œuvres d'art... " William Faulkner, Si je t'oublie Jérusalem

Qui peut voir la peinture ? Suivant quelle disposition la peinture devient-elle visible sans jamais être tout à fait acceptable ? Personne n'entre silencieux et anonyme, dans la sphère publique et mondaine de la représentation. Les tableaux de Van Gogh ont véritablement trouvé leurs premières conditions de visibilité en même temps que ses écrits et on peut remarquer que ce peintre savait écrire, tout comme il savait lire. Un passage en retour par l'image ou le texte facilite l'appréhension de la peinture. Le tableau est un objet immédiat, s'il n'est pas encore médiatisé il est promis à la médiation. On a pu le vérifier récemment avec Les demoiselles, où tout d'un coup le face à face direct avec les œuvres en a perturbé plus d'un. Comme dans un rapport amoureux, une familiarité ne peut s'établir que par la violence ou par l'usure de l'apprivoisement mais jamais dans le calcul de l'a priori et de l'attendu.

L'excès d'interprétation, même si je l'ai recherché et si je l'ai moi-même exploité n'a rien enlevé à l'étrangeté, à la constitution d'un corps autonome en définitive ininterprétable. Je remarque un détail dans ce texte qui m'est directement adressé : " Bruno Perramant flinguant le spectateur de ses œuvres " et je dois l'accepter. Mais comment cette compréhension a-t-elle pu naître ? Simplement en dirigeant les armes, les coups de feu, vers l'extérieur, ce serait mince. Car l'œuvre se regarde elle-même et sa participation au monde extérieur sera toujours aléatoire. Je perçois la peinture comme un trou noir, absorbant tout ce qui l'entoure, les matières invisibles et visibles, les ondes sonores et lumineuses. Ce que nous voyons n'est que l'instant d'avant, et non un retard, l'instant d'avant l'extinction. Comment alors, avoir l'intention comme artiste de vouloir, d'une manière quelconque, menacer de mort qui que ce soit, quoi que ce soit ? Il me fallait un assassin, un représentant de tous, c'est-à-dire de la mafia politique car elle est toujours politique. Aller voir, sans aucun sentiment de culpabilité, du côté de " l'assassin du miracle ". C'est bien de cela que Pasolini tirait la fable paulinienne. Le miracle rédempteur et inacceptable de la parole engendrée et invulnérable et de la transformation du persécuteur en saint... À mort...

"LOVE IS A MENTAL ILLNESS NEVER LOVE ANYTHING IN YOUR LIFE JUST STICK IT WITH AN APPLE PIE YOU'LL NEVER BE DISAPPOINTED BY AN APPLE PIE..."

Parole de folie ? À voir, à savoir. Ce n'est donc pas l'artiste qui tire, j'y ai déjà fait allusion. J'ai voulu peindre un P38 comme une asperge. Mais à force de vouloir tout érotiser en permanence en se référant en même temps à l'Histoire, on finit par produire de l'insensé. " Je parle en insensé ", nous dit Hölderlin ; " Je vais signifiant ", réplique Dante. L'idéal serait donc de parler en chemin, méditation calée au rythme des pas, ou seulement d'écouter ce vers quoi on va, ce qui vient vers nous.

C'est l'hiver, il a beaucoup plu. Les ornières sont inondées, ce qui explique le reflet du ciel dans l'eau stagnante. C'est en fait une liaison verticale, mais aussi une excavation de la lumière, comme si elle sortait de terre, un double cercle de ciel entre les herbes et sous les arbres. Une double perforation du réel, l'espace libre, la mesure parfaite de la nature. Si je vous dis qu'à ce moment-là, j'ai entendu des voix, je suis bon pour l'asile. Ce n'est pas ça. Les mots étaient déjà là, les mots de la mémoire, affluant, non pas aux oreilles, mais dans la bouche. Des mots en trop, mais faibles, quasi inaudibles, dilués, corrodés de sucs gastriques. Vous pouvez les lire : " Où trouver de meilleurs combattants que les fascistes ? Croyait-il qu'il s'agissait d'attentats sans gravité ? Mais tous ces morts ? " Mais, méfiez-vous de l'interprétation. C'était l'hiver 2001. Faites les comptes. Suivront les saules et les figuiers au printemps et enfin le mois de septembre.
Et si tout cela n'était qu'un subterfuge pour peindre le paysage. Un paysage d'où le langage se retire, où les mots moisissant sur eux-mêmes se dissolvent et laissent place à la chose en soi, seule, unique, idiote, en état de présence réelle. Rappelez-vous Matrice : " Je veux mettre l'image de mon cœur sur la toile ", de la part de Titien à Philippe II... parole de peintre.
Cette suite de chemins s'appelle Révolution n° 1. L'ordre des cycles, de la peinture révolutionnaire de Cézanne, qui ne s'illusionne pas sur les sommets spirituels de la plus haute montagne mais qui peint cette montagne, qui est cette montagne, à la révolution des étoiles (Révolution n° 2), à la permanence du discours révolutionnaire qui s'abîme dans la terreur.

La Révolution, c'est la destruction du royaume.
La Révolution, c'est la révolution du soleil, c'est la mesure stable qui fonde toute mesure postérieure ; la métrique humaine, le temps, la justice, relativisés, les uns par les autres.
Voici un état de la révolution : Dolby Stereo.
De la phrase du film, jlg-jlg, de Godard : " où il contemple le négatif en face, le royaume de France " prise quelque part chez Hegel, le mot " royaume " a disparu, il n'est pas dans l'image. Si on ne peut le voir il faut l'entendre. Royaume des cieux, royaume de David dans le son qui entoure. Dolby Stereo, Standard Blood... ce sont maintenant des œuvres autonomes, elles étaient espérées comme langage, comme une promesse. La mesure du monde, de la vie, de la mort, pas uniquement sous la lumière originelle du soleil mais en rapport avec toute lumière, naturelle et artificielle. J'avais parlé de ces tableaux comme de commencements, leur évidence matinale est encore plus frappante pour moi aujourd'hui. Et pourtant, en dehors du tableau et encore, comme privilège de l'artiste, nous ne sommes contemporain de l'origine de rien, c'est trop tard. Ce qui du monde, donne à penser, est déjà loin, séparé de son état originaire. Mais alors, qu'est-ce qui revient ? Quel est ce retour du même, qui ignore toute chronologie ? Qu'est-ce qui apparaît ? Puisque l'événement de l'apparition se répète encore. Qu'est-ce que la pensée qui se fout du temps linéaire et horizontal, recueille à cet instant où la lumière n'a jamais cessé de briller ? Pourquoi ce pli du futur sur le passé, constitutif d'un présent étoilé, est-il une source inépuisable de joie ?

L'astre solaire (Sun) garde ses mesures, donne la mesure, la lumière et l'ombre ajustées. Le langage naît dans la mesure juste du soleil. La chose se tient sous le regard, elle se nomme, elle se figure. Avant le mot, c'est la chose qui parle, non-être-nécessaire ou être-hasard. On se souvient toujours de cette phrase de Jean-Luc Godard : " juste une image, une image juste ", mais a-t-on noté dans son dernier film, si noir (je parle de la couleur), Éloge de l'amour, que le mot image était remplacé par le mot chose ; " juste une chose, une chose juste ". L'enjeu, en effet, n'est pas vraiment l'image, mais le rapport ternaire entre la chose, la lumière, et le langage. Condition minimale d'un éloge possible de l'amour, jour et nuit, sous tous les feux, sous tous les angles, de l'obscurité presque totale à la saturation colorée la plus poussée.

... " Sans quoi il aurait pu découvrir que, pas plus que la lumière du soleil, l'amour n'existe en un seul endroit, à un seul instant et dans un seul corps, par toute la terre et le temps et l'humanité vivante et grouillante "... Si je t'oublie Jérusalem... William Faulkner, j'insiste... La clarté du jour, comme l'amour, a la particularité de s'évanouir dans le non-mesurable et c'est pourtant cette lumière qui rencontre l'opacité du monde et en donne la juste mesure. L'infini lumineux détermine le fini objectif. La juste mesure, la justice, le mètre étalon, c'est bien cela qui a ravivé mon intérêt pour ces tableaux. Si Standard Blood était conçu selon l'étalonnage duchampien, il est un autre mètre étalon qui m'a intrigué. À Paris, sur la façade du ministère de la Justice, place Vendôme, est gravé LE MÈTRE ; fruit de la Révolution française, des Lumières, mesure cosmique ramenée à l'idée symbolique de justice humaine. Or, des deux bornes métalliques (les stoppages) délimitant ce mètre gravé, l'une est manquante. Il faut déjà savoir que la justice repose sur une idée de mesure extérieure à l'homme, symbolisée par le mètre étalon, unité d'une métrique universelle. C'est la mesure de la totalité qui est la véritable justice. Au minimum, donc, il faut prendre soin du mètre ou bien est-ce un moyen différent de celui de Marcel Duchamp d'en révéler l'infini, j'en doute. L'idée même de justice s'évanouit dans l'abandon de la mesure et par là même du langage. Les monuments sont voués à la ruine, mais c'est la valeur de la mesure qui se délite ici. La ruine des valeurs a fondé d'autres révolutions, l'aliénation de la mesure aussi - aliénation au temps, à l'espace, au travail, à la science, à la raison. L'envers de la mesure, pour reprendre le thème inaugural de ce projet, c'est l'incommensurable, source d'angoisse et d'occultation dans l'usage courant des discours révolutionnaires, quand il ne devient pas une faribole métaphysique pour accompagner la terreur, on se souvient de l'Être suprême. En occultant et niant l'incommensurable, la Raison, alliée aux velléités révolutionnaires, a laissé, au nom de la justice, d'une soi-disant juste mesure, le meurtre et la destruction des valeurs atteindre une démesure jamais atteinte dans l'Histoire.

L'aurore de la révolution est accompagnée par la parole, puisque tout commence par un accès au langage. Si le crépuscule révolutionnaire advient, c'est que l'accomplissement poétique n'a pas eu lieu, que le langage en son entier a failli dans l'altération de l'écoute. Au rythme des mots a succédé le rythme de la guillotine.

Après avoir sorti le cerveau, décapitation physique et mentale, il faut bien que tout soit remis dans le corps. Restauration à la Frankenstein qui nous accordera peut-être un cœur double, un double flux, une double vue. C'est à cette mesure physique qu'il revient de se fier et de sauver les perceptions et les sensations, vérifier que tout n'est pas mort et enterré. Je reviens donc à la joie, source de composition. La joie que j'ai associée plus haut aux phénomènes d'apparitions. Une apparition ne se conçoit que visuelle et c'est pourtant " d'apparition sonore " dont je vais essayer de parler mais ce n'est qu'une qualité d'ondes différente et ce phénomène ondulatoire peut, sans doute, mieux se comprendre ainsi. Comme événement, le son peut suffire. C'est, peut-être, tout simplement la voix d'une personne anonyme et inconnue comme celle de ce chauffeur de métro new-yorkais sur la ligne qui me ramenait de Manhattan à Brooklyn. Cet homme avait l'habitude de tout commenter dans son micro, le règlement, l'ordre des stations, les peines encourues pour tout manquement à la règle, les curiosités de chaque quartier traversé, etc. Ce qui en soi était peut-être un excès de zèle, mais sans aucun intérêt. Seulement, le timbre même de cette voix amplifiée m'a scotché à mon siège, m'empêchant littéralement de descendre du train, cette voix que je ne cherchais pas à comprendre, plutôt neutre, m'a emmené plusieurs fois jusqu'au terminus, au milieu de la nuit, sur la plage de Coney Island où je n'avais rien à faire, sinon découvrir cette étoile lumineuse que l'on retrouvera plus tard dans le polyptyque The Unhappy End Of Saint Paul's [America]. Ceci pour donner une idée de la portée d'un événement banal qui devient ce que l'on peut qualifier d'apparition du réel, c'est-à-dire la coïncidence d'une onde avec le récepteur qu'est votre esprit allié à votre corps. Un son, une image, un objet, une personne, un paysage... tout, essentiellement, peut advenir, ce n'est qu'une question de disposition et de confiance, d'approbation entière et inconditionnelle. La contrepartie, c'est la jouissance, particulière, c'est vrai, comme un ruissellement qui parcourt votre corps et qui justifie une attitude apparemment idiote, comme de rester écouter, solitaire, une voix anonyme qui ne vous raconte rien, sinon le générique complet d'une ligne de métro, suite sans fin de noms sur fond de nuit. Cette espèce de parabole, pour dire qu'une apparition ne se conceptualise pas, elle " est " figure du visible et du discours, image et son en circuit ouvert, au mieux, un effet " dolby surround " ; une remise en place du cerveau. Son effectivité est une résonance avec votre Être, le La musical concordant, une vibration qui vous accorde au propre de son temps, reflet sonore ou écho visuel, le même.

Bruno Perramant, SUN II. FRAC Auvergne, FRAC Alsace, février 2003, Clermont-Ferrand.